Comment pardonner à ceux qui nous ont blessés, déçus ou trahis ? 

Accordés sans douleur pour un mot ou un geste de trop, il existe des pardons ordinaires. Ensuite, il y a les pardons extraordinaires, beaucoup plus difficiles à concéder, tant la blessure nous affecte au plus profond de notre être. Pardonner à un agresseur, à un parent bourreau, ou à un chauffard qui a renversé l’un de nos proches implique un long cheminement intérieur et exigeant.

Acte de courage pour certains, aveu de faiblesse pour d’autres, le pardon n’est pas simple. Cependant, toutes les victimes qui ont réussi à pardonner disent que cette démarche les a libérées et a même insufflé une nouvelle énergie positive dans leur vie. En effet, le pardon permet, avant tout, de se libérer soi-même. Qu’on le demande ou qu’on l’accorde, il est le fruit d’un vrai travail sur soi dont l’issue reste pourtant incertaine : on peut sincèrement souhaiter pardonner sans forcément y parvenir… Nous ne sommes pas tous égaux devant le pardon, mais nous pouvons tous y parvenir. Sa « réussite » dépend moins de l’outrage subi que de la façon dont nous l’avons vécu. Ainsi, deux enfants abandonnés n’auront pas le même destin. L’un pourra aborder la vie comme un combat, l’autre comme une lutte perdue d’avance… Ils auront peut-être pardonné à leurs parents, ou pas. Chaque histoire est singulière et il existe autant de pardons que de victimes. 

Décider de ne plus souffrir

Tant que l’offense ne cesse pas, le processus de pardon ne peut pas s’enclencher. Mais comment y mettre un terme ? Face au coupable – un employeur misogyne, un ami qui a trahi sa parole… –, la victime peut perdre ses moyens, paralysée par sa souffrance. La 1ère étape consiste à décider de ne plus souffrir, à fuir cette violence subie en quittant le responsable de sa douleur. Dans les cas particulièrement graves, lorsque notre intégrité physique ou psychique est en jeu, la plainte déposée en justice peut être le seul moyen de franchir cette première étape et de mettre le coupable face à ses responsabilités. Pardonner à un agresseur n’empêche pas de porter plainte car, comme l’a écrit la philosophe Simone Weil, « on ne peut pardonner que ce que l’on peut punir ». La justice, rendue au nom de la société, objective la faute, reconnaît la blessure et désigne le coupable, mais seule la victime, si elle le souhaite, peut pardonner.

Reconnaître que la faute existe

Nous ne pouvons pas effacer le passé, mais nous pouvons libérer notre inconscient de ce mécanisme de défense qu’il a instauré face à la souffrance, la colère, la rancœur, la haine. Il est important de reconnaître qu’il y a bien eu faute de la part de l’agresseur. Cette reconnaissance est une étape indispensable pour parvenir au pardon, une nécessité pour vivre, une nécessité pour soi-même. Ainsi, nous rendons la culpabilité à l’agresseur au lieu de conserver ce lien avec nous-même. Nous évitons, par ce processus de pardon, de développer des maladies psychosomatiques et/ou des échecs à répétition.

Exprimer sa colère

Pour pardonner, la victime doit être en colère envers son « bourreau », reconnaître sa propre souffrance et accepter de la laisser sortir :  Agressivité, colère, haine. L’exprimer démontre une bonne santé psychique, signe que la victime n’est pas dans le déni et ne porte pas la faute de l’agresseur sur elle. Comme l’explique Gabrielle Rubin, « la haine est un sentiment très violent, que l’on ne peut pas faire disparaître. Si l’on n’est pas capable de la retourner contre son agresseur, on la dirige nécessairement contre soi », au risque de déclencher un processus d’autodestruction. Exprimer directement sa colère, sa haine ou ses reproches à son agresseur est rarement envisageable : le coupable peut ne pas se reconnaître comme tel, ou exercer une emprise trop forte sur la victime pour qu’elle ose l’affronter. Il est quand même possible de faire un travail de détachement en soi : écrire dans un cahier tout ce qui nous anime, s’ouvrir à une personne de confiance ou encore consulter un psychothérapeute si la situation est trop douloureuse.

Cesser de se sentir coupable

Bien souvent, les victimes se sentent coupables d’avoir été agressées. Tenter de savoir quelle part de nous-même a été blessée va permettre de relativiser ce sentiment et la souffrance qui l’accompagne. Est-ce notre orgueil, notre réputation, notre honneur, notre intégrité physique ? Répondre à cette question peut aider à « se disculper, c’est-à-dire à reconnaître que sa responsabilité n’est pas engagée », précise la psychanalyste Nicole Fabre. Il s’agit alors de se détacher de son moi idéal, cette image fantasmée de nous-même et de sortir de la litanie « je suis impardonnable de ne pas avoir agi différemment ». Dans certains cas dramatiques – viol, inceste… –, se pardonner à soi-même peut se révéler indispensable pour continuer à vivre.

Comprendre celui qui nous a blessé

Haine et ressentiment peuvent aider à survivre à une agression, mais à long terme, ils nous détruisent. Pour en sortir, il est utile d’essayer de se mettre dans la peau du coupable. Cela donne du sens à l’acte qui nous a fait mal, et dans une certaine mesure, le rend « acceptable ». Comprendre les motivations du coupable ne vise surtout pas à l’excuser, mais à reconnaître ses faiblesses. Le philosophe Paul Ricœur appelait ainsi à « ne pas limiter un homme à ses actes, aussi monstrueux soient-ils ».

Prendre son temps

Pardonner, n’est pas passer l’éponge. Un pardon accordé trop vite ne soulagera personne. Il est conseillé d’attendre qu’il s’impose, presque de lui-même, de « laisser passer le temps tout en étant actif dans le processus », explique Nicole Fabre. Un pardon accordé trop rapidement peut être perçu par le coupable comme une absolution. Pardonner sans cette attente serait un leurre pour la victime, qui éprouverait encore du ressentiment, même inconsciemment. Et le danger serait, une fois de plus, que cette illusion de pardon se retourne contre la personne blessée.

Redevenir acteur de sa vie

Comment savoir si nous avons vraiment pardonné ? Lorsque nous ne ressentons plus ni colère ni rancœur à l’encontre de celui qui nous a fait souffrir, « lorsque tout sentiment de culpabilité pour ce qui s’est passé a disparu », ajoute Gabrielle Rubin, on peut considérer que l’on a pardonné. Un autre signe indubitable que le pardon a été accordé est, selon Nicole Fabre, « le passage à l’acte, qui conduit au retour de la mobilité dans sa vie ». Le pardon est souvent un acte libérateur dans lequel la douleur se dissout. Il permet à l’offensé de redevenir acteur de sa vie, de ne plus subir, voire même d’être plus fort. Pour Nicole Fabre, « pardonner, c’est s’agrandir, c’est laisser en soi la place pour accueillir l’autre. Le vrai chemin de la libération, c’est de franchir le pas qui permet d’aller au-delà du pardon ».

Source : Nicole Fabre et Gabrielle Rubin, psychanalystes

Et un jour, j’ai décidé de Pardonner…

  • Pardonner, sans oublier mais pour tourner la page, pour s’ouvrir au monde dans lequel nous sommes et à ceux qui nous entourent. 
  • Pardonner à l’autre pour se libérer de la haine, de la colère, de toutes les émotions négatives dont nous sommes l’esclave et qui petit à petit, remplace en nous la lumière par l’ombre.
  • Pardonner à celui qui nous a blessé, fait souffrir,  dont nous étions la victime, pour se donner une chance de relever la tête et de s’aimer, enfin.
  • Pardonner à soi-même d’avoir été cette victime pour ne plus s’infliger seul les douleurs, les maladies qui se nourrissent dans notre corps des ressentiments, pour ne pas se détruire.
  • Pardonner au père, à la mère, au frère, à la sœur, à l’ami, au mari, à l’épouse pour parcourir le chemin qui nous mène vers soi, ouvrir les portes du mieux-être puis du bien-être et enfin du bonheur. 
  • Pardonner pour tenter de rompre avec le cycle infernal de la peine qui se perpétue, et en finir avec la rancune éternelle. 
  • Pardonner pour ne pas être à son tour le bourreau de l’autre, l’autre que l’on blesse et à qui l’on fait subir sa propre douleur.
  • Pardonner enfin pour aller vers la paix, le calme intérieur, la conscience de soi ici et maintenant. »